08.07.2008 - origine-du-zinfandel Etude sur l'origine du zinfandel Maurice Bensoussan a recherché l'origine du cépage zinfandel. Hongrois, californien ou italien ? Lisez cette enquête qui commence par un festin de caïman.

Agoston Haraszthy est dévoré par un caïman
Le 6 juillet 1869, à Corinto (Nicaragua), le Hongrois, Agoston Haraszthy de Moksca, comte à la Cour de Vienne, disparut, pas loin de son hacienda, San Antonio. Avait-il tenté de traverser la rivière qui, à cet endroit, était infestée de caïmans ? Le fait que l’on n’ait jamais retrouvé son corps, rendait cette hypothèse, plausible. Il laissait en Californie un magnifique domaine viticole, les Buena Vista Vineyards, des milliers de cépages importés et un document technique de grande valeur(1), pour ceux qui s’intéressaient à la vigne et au vin, mais il emmenait avec lui, à tout jamais, ses secrets. Ayant été directement lié au déploiement du plus original des vins américains, le zinfandel, faisait de lui, l’un des fondateurs de la vigne vinifera en Amérique, mais il n’avait pas pu expliquer la provenance de ce cépage. Parmi ses secrets, celui là pesait lourd, car faute d’en savoir plus, on avait fini par admettre, qu’il s’agissait d’un cépage européen, qui avait muté sur place.
L’étrange histoire d’un faux comte et faux colonel
«Ce militaire hongrois avait du, selon ses fils, quitter précipitamment l'Autriche, à cause de son nationalisme et il débarqua aux Etats-Unis où il s'intéressa à la vigne.»(2). Il arriva aux Etats-Unis en 1840 et s’installa près de San Diego. «Le climat beaucoup trop chaud lui fit chercher des parcelles plus au nord et il découvrit le comté de Sonoma qui, à tort ou à raison, présentait des similitudes topographiques et climatiques avec sa Hongrie natale.»(3) Il joua alors, un rôle éminent en viticulture avec l’importation de 200 000 pieds de vigne de 1.400 espèces différentes, qu’il planta sur place, bien que ces territoires, ne fassent pas encore, partie de l’Union(4). Avec ses deux fils Arpad et Attila, il créa l'un des plus beaux vignobles de la vallée de la Sonoma, les Buena Vista Vineyards sur une parcelle de cinquante acres(5) acquise en 1852, près de la mission Dolores de San Francisco. Il prôna l’idée que les vignobles ne soient pas irrigués et suggéra l’usage du bois de séquoia pour les barriques, lorsque l’emploi du chêne s’avérait difficile. Il fit un stage à Epernay duquel il rapporta l’idée que l’on pourrait avoir du champagne en Californie et réussit à faire un sparkling wine, vendu dans tous les Etats-Unis, sous le nom de Dry Eclipse. Certains des 200 000 pieds importés produirent à partir de 1862, un vin qui ne ressemblait à rien de connu, le zinfandel, dont l’origine, resta mystérieuse et fut encore plus obscurcie par des légendes qui se succédèrent. Les notes de Haraszthy ne clarifièrent pas le mystère, puisqu’elles évoquaient un plant hongrois, alors que rien en Hongrie, ne rappelait ce cépage. Pour tous, il s’agissait donc, d’un pied de vigne, ayant muté en Californie et produisant un vin rouge, qui par coupage, donnait du corps et de la couleur à des vins, vendus dans des containers, appelés, jugs. Puis vint la prohibition qui interdit la vente de ce vin et des autres, mais le vin produit à domicile pour son usage personnel, étant autorisé, on s’aperçut que le jus du zinfandel, permettait de mieux le réussir. Il y eut ensuite, la guerre et vint l’heure de la fin de la prohibition et la vinification repartit. Des wineries dynamiques, réussirent à produire un et puis, un autre zinfandel, qui savaient vieillir et se bonifier. Le zinfandel devint à la mode, pensez donc, un vrai cépage spécifique au sol américain, sans équivalent en Europe ! Plus encore, un viticulteur sépara le premier jus clair de ce raisin noir, on en fit le white zinfandel, un peu rosé et pas toujours très fameux.

Mais tout cela, n’éclairait pas l’origine du cépage et il semblait que plus personne ne s’en préoccupait. On suggéra d’ériger (1946) en l’honneur du comte Haraszthy, sur une place de Sonoma, la statue en bronze, de celui qui méritait le titre de «Père de la viticulture californienne» et il n’y eut aucune objection ! La viticulture fit un nouveau bond et le zinfandel poursuivit sa croissance jusqu’à devenir le cépage le plus largement planté en Californie, donnant un vin rouge fort apprécié. Les recherches sur la vigne et le vin reprirent dans les universités et des historiens de la vigne, s’aperçurent, qu’il n’y avait pas de preuve de l'entrée du zinfandel en Californie, par Agoston Haraszthy. Il n’y avait pas non plus, «dans ses documents d’importation, une quelconque indication de la chose et on ne trouva pas un cépage portant ce nom en Hongrie, en dehors d’un raisin blanc, appelé, zierfahndler ou zierfandel, parmi d’autres noms du Sylvaner»(6). On fit aussi ressortir, que la viticulture californienne était déjà bien développée, avant qu’Agoston Haraszthy de Moksca, ne foule le sol de ce pays, d’où l’idée d’une paternité, injustement acquise. En plus, des biographes ne trouvèrent pas la trace de son titre de comte, pas plus qu’un acte attestant de son grade de colonel, en dehors d’une légende fabriquée de toutes pièces. De là, à considérer qu’Agoston n’avait joué aucun rôle, dans l’introduction du cépage zinfandel en Californie, il n’y avait qu’un pas, mais on n’osa pas encore le franchir, de peur d’être iconoclaste, vis à vis du seul cépage, authentiquement, américain.

Plus d’un siècle après, enfin la vérité
Ce pas n’était pas encore franchi, quand en 1967 le professeur de phytopathologie de la California University de Davis, Austin Goheen, revint d’Italie avec des boutures et des pieds de vigne qui donnait là-bas, un vin nommé primitivo (7). C’était dans la région des Pouilles, qu’il nota sa ressemblance au zinfandel, après avoir goûté divers échantillons de vin, qui présentaient au nez et en bouche, des similitudes A l’Université, on planta les échantillons rapportés, afin de mesurer jusqu’où allaient ces ressemblances. Une étude documentaire révéla qu’un certain, William Robert Prince, avait cultivé dans ses serres de Long Island, des pieds de vigne, venant d’Europe, appelés, zinfandel. Cet événement se situait en 1830, soit dix ans avant l’arrivée d’Haraszthy en Amérique. D’autres noms (John Fisk Allen) apparurent, décrivant des expériences faites avec le même cépage, cette fois, épelé «zinfindal»(8). Partant de la théorie de Goheen, et de l’analyse des plants rapportés des Pouilles, la recherche continua, mais il s’avéra que l’hypothèse d’un zinfandel issu du primitivo, n’était pas défendable, car ce dernier était arrivé en Italie, après l’entrée du zinfandel aux Etats-Unis. Vingt ans passèrent et on parla du Plavac mali, cultivé de l’autre côté de la frontière italo-yougoslave, comme possible troisième synonyme.

Finalement, le professeur Carole Meredith (9) qui avait fait une remarquable étude sur les origines du Chardonnay, s’attacha en mai 1998, au problème. Elle écuma, accompagnée de chercheurs de la faculté d'agronomie de l'Université de Zagreb, la côte dalmate, à la recherche de vignobles ayant des traits communs, avec le fameux et toujours mystérieux, zinfandel. 150 échantillons croates furent comparés à des plants de zinfandel et de primitivo, sans trouver qui était le parent et qui était le descendant. En décembre 2001, elle reçut un échantillon d'un cépage au nom imprononçable de crljenak originaire (peut-être) d’Albanie ou de Grèce, dont les analyses d'ADN, démontrèrent la relation génétique avec le plavac mali ET le zinfandel ET le primitivo. Voilà comment les origines cachées du zinfandel californien, révélées par les généticiens, mirent totalement hors jeu, les affirmations du (faux) comte Agoston.

Une aubaine pour les viticulteurs des Pouilles
Alors que les scientifiques poursuivaient leurs études, les viticulteurs italiens des Pouilles sautèrent sur l’opportunité offerte et en 1980, partant de l’idée pas encore, certaine, d’une parenté entre le zinfandel et le primitivo, ils s’engouffrèrent dans la brèche. Ils exportèrent vers le marché américain des bouteilles étiquetées zinfandel, mais contenant du primitivo. Réaction immédiate des 240 producteurs de zinfandel américains, qui occupaient alors, presque 23% de la superficie totale du vignoble des Etats-Unis. Ils saisirent le BATF (bureau américain de l'alcool, du tabac et des armes à feu) pour qu’il interdise l’usage que les Italiens s’étaient attribué, du nom californien zinfandel, et de son diminutif zin. Les wineries américaines, qui jusque là, avaient étaient poursuivies par les Européens, pour l’usage des mots, chablis, burgundy, champagne, chianti, etc… accusèrent les Italiens de profiter de la vogue du zinfandel, cépage leur appartenant en propre. La réglementation américaine finit par opposer son refus à la demande des viticulteurs italiens, qui employaient du primitivo dans des bouteilles étiquetées au nom de zinfandel. Tout ce bruit finit par attirer dans les Pouilles, des Américains. Robert Parker Junior trouva le moyen de parfaire son don d’ubiquité, par des interviews et des commentaires qu’il fit dans son Wine advocate. Inspirés des méthodes de vinification californiennes, les producteurs de vin des Pouilles, présentent désormais, de beaux primitivo en Italie et à l’étranger. Nouveaux investisseurs italiens, qui subitement s’intéressent aux Pouilles, comme le baron Piero Antinori. Des Américains viennent s’installer dans le talon de la botte italienne, comme ce brillant œnologue, Mark Shannon qui vers l’année 1995, s’associe avec une œnologue italienne Elvezia Sbalchieror et à eux deux, ils révolutionnent les habitudes de la région, en sélectionnant un millier de viticulteurs, possédant des vieilles vignes de primitivo.

D’une association avec eux est sorti un très beau vin, baptisé, A mano, (travail fait main) et sa production dépassa très rapidement, les deux cent mille caisses. Shannon passa alors, à d’autres jeux, toujours avec des cépages locaux, en éditant un blanc «estival et contemporain», fait avec des cépages, Fiano et Greco di Tufo. Le résultat est à vin «aromatique et riche, un bonheur à l'apéritif, accompagné d'amandes et parmesan» juge l’un de ses revendeurs. Le New York Times s’est même penché sur ce renouveau des vins des Pouilles et constate que l’exemple de Mark Shannon a été suivi par une autre association appelée, Accademia dei Racemi, où chacun des membres fait son vin et se joint à l’association pour le marketing et le support technique. Beaucoup de ces vins sont vendus aux Etats-Unis à des prix tournant autour de $10- la bouteille. Quand le Wine Spectator publia la liste des meilleurs vins d’Italie, le A Mano était présent et le texte devait préciser, qu’il s’agissait d’un primitivo et comme peu de lecteurs comprenaient ce que cela voulait dire, l’auteur mit entre parenthèses, zinfandel.
Maurice Bensoussan
(1) Il publia en 1862 chez Harper & Bros, New York, Grape Culture, Wines and Wine Making with Notes upon Agriculture & Horticulture, livre qui sera réédité plusieurs fois, jusqu’au milieu du XXe siècle.
(2) Maurice Bensoussan, Le ketchup et le Gratin, Editions Assouline, 1999
(3) Maurice Bensoussan, Vinland, Une histoire du vin aux Etats-Unis, L’Arganier
(4) La Californie fut annexée par les Etats-Unis en 1848, alors que San Francisco, Los Angeles et San Diego avaient déjà (1846-1847) basculé dans l'escarcelle américaine. Elle sera admise comme Etat, seulement en 1850.
(5) Qu’il agrandit, par une nouvelle parcelle de 160 acres supplémentaires
(6) Leon D. Adams, The Wines of America, San Francisco Book Cie, Houghton Mifflin Books, 1973.
(7) Les trois primitivo ayant A. O. C. sont Primitivo di Manduria, di Gioia et Falerno
(8) Charles L. Sullivan décrit toute l’histoire du zinfandel dans : Zinfandel A history of a grape and its wine.
(9) Professeur émérite à la California University de Davis.
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