07.06.2008 - coca-cola-est-il-vraiment-americain Coca Cola est-il vraiment un produit américain ? "C’est un Français et un corse de surcroît qui est à l’origine du Coca Cola" affirme un journaliste et il cite ses sources, entre autres, Seeds of change. Le livre d’Henry Hobhouse démontre en effet, qu’Ange Mariani a été l’inventeur d’une boisson nommée Vin Mariani qui a été copiée par beaucoup de pharmaciens avec et y compris, John Styth Pemberton, l’inventeur officiel de Coca Cola.

Le texte qui suit est écrit par Maurice Bensoussan qui l'a publié il y a quelques années dans la revue Slow, et qui m'a autorisé à le reproduire ici.
Le maire d’un village du sud ouest (Sainte-Marie)
a instauré une taxe de 300% sur les ventes de Coca Cola
aux motifs que la boisson ne permet pas sa « traçabilité »,
les ingrédients de la formule secrète du fabricant
n’étant pas indiqués sur l’emballage.
Dépêche Reuter - 14 avril 2000
"C’est un Français et un corse de surcroît qui est à l’origine du Coca Cola" affirme un journaliste(1) et il cite ses sources, entre autres, Seeds of change. Le livre d’Henry Hobhouse démontre en effet, qu’Ange Mariani a été l’inventeur d’une boisson nommée Vin Mariani qui a été copiée par beaucoup de pharmaciens avec et y compris, John Styth Pemberton, l’inventeur officiel de Coca Cola. Selon l’auteur, la boisson américaine a été au départ, une simple copie du vin en question et son inventeur un contrefacteur. Bien entendu, la World Company d’Atlanta s’est évertuée à laver le Georgien Pemberton de tout soupçon de plagiat, mais l’écart des deux points de vue est tel qu’il est important de tenter d’y voir plus clair.
Les vins médicinaux mettent la pharmacie en effervescence
A la fin du dix neuvième siècle, l’industrie pharmaceutique est en pleine effervescence face aux vertus supposées ou réelles pour la santé des graines, feuilles et écorces de plantes aromatiques. Vieux débat, qui remonte à la Renaissance où des moines produisaient déjà des élixirs(2) de plantes macérées dans du vin ou de l’alcool pour en extraire les constituants jugés bénéfiques pour la santé. Si on prétendait alors, soigner "indigestion et vomissement, colique, obstruction, point de côté et de mamelle, oppression de rate et dégoût, tournoiement de cerveau, rhumatisme, courte haleine"(3), quatre siècles après, c’étaient les scientifiques et les médecins qui débattaient de la question. Beaucoup de vins médicinaux à base de plantes sont sur le marché et "l’édition de 1889 de l’officine de Dorvault en dénombre cent cinquante-quatre sortes"(4). Certains de ces médicaments destinés à stimuler l’appétit devinrent, grâce aux tentatives pour leur donner bon goût, des boissons servies comme apéritifs(5). On adoucissait au miel, le vin herbé trop âcre ou s’il se conservait mal, on ajoutait de l’alcool ce qui en a fait parfois des vermouths(6). Le docteur suisse Pierre Ordinaire qui cherchait à donner de l'appétit à ses patients, fit un élixir en partant de grande et petite absinthe, gentiane, fenouil, anis, coriandre et mélisse macérés dans de l'alcool et constata qu’ils se disaient "radicalement guéris"(7). L’absinthe devînt un apéritif anisé célèbre notamment en France, avant d’être interdit au prétexte d’avoir été à l’origine d’accidents de santé. Un médicament au goût amer stimule les sucs, en plus des vertus thérapeutiques qu’il a par ailleurs, ce qui a conduit à utiliser des racines de la gentiane dans plusieurs décoctions. Des morceaux de ces racines macérées dans l’alcool rendait le médicament très amer mais on le rendait meilleur avec une décoction de vanille, orange et autres plantes aromatiques(8). Pour faire plus amer, on multipliait les plantes pour aboutir par exemple, à cet "élixir de force, de santé et de vie", le Fernet Branca italien, au Jagemester allemand ou à l’Angostura des Antilles... C’est en cette période de foisonnement d’idées qu’arrive à Paris en 1863 un certain Angelo Mariani (1838-1914), né en Corse et issu d’une famille de docteurs et de pharmaciens. Il découvre des auteurs anciens décrivant des Incas qui, avec une poignée de feuilles de coca "peuvent marcher sans manger en doublant les étapes et autres choses semblables"(9). Il s’intéresse à la feuille de l’arbuste qu’on appelle le cocaïer qui contiendrait (on le sait depuis peu) un alcaloïde appelé, cocaïne. Il fait construire à Neuilly sur Seine une serre où il cultive différentes variétés de cocaïer et teste les effets de la macération des feuilles dans le vin, l’alcool faisant fonction de solvant. Comme le bon commerçant qu’il est se préoccupe du goût du breuvage, il choisira un bon vin de Bordeaux et éliminera les feuilles les plus amères (taux élevé de cocaïne) pour ne retenir que celles qui avaient meilleur goût. Les essais continuent et l’oto-rhino Charles Fauvel lui fait remarquer que la préparation a des effets anesthésiques, d’où une première application du Vin Mariani en 1871 auprès des chanteurs. En effet, un verre de ce vin bu par le chanteur avant la représentation améliore sensiblement la voix. Les acteurs suivirent… et Sarah Bernard, entre autres, vidait d’un trait dans sa loge, un verre Vin Mariani avant d’entrer en scène. Le Vin Mariani passe dans les sphères les plus élevées de l’église puisque sa sainteté Léon XIII fait frapper une médaille en or de sa "vénérable image" pour récompenser Mariani qui l’avait "soutenu dans sa retraite ascétique par une bouteille de vin qui n’était jamais vide". En homme de marketing avant l’heure, Ange Mariani utilise cette médaille dans ses annonces de publicité et pour ne pas faire de jaloux, il exhibe quand cela s’avère nécessaire, l’attestation de Zadoc Kahn, Grand Rabbin de France. Il fait appel au grand affichiste, Chéret pour une affiche imprimée en français et en anglais car il pense déjà aux marchés anglo-saxons. Il ouvre des bureaux à Londres (83 Mortimer Street), à Montréal (87 Saint James Street) et à New York (52 West quinzième rue). Son vin connaît un succès sans précédent et fait de son inventeur un millionnaire honoré(10) par des médecins, des rois, des papes, des intellectuels… Malgré ses paupières pendantes, son crane en forme de dôme, il est reçu partout car la publicité l’a rendu aussi célèbre que son produit.
Beaucoup de pharmaciens cherchent à copier le Vin Mariani
Un tel succès ne va pas sans éveiller la jalousie d’autres pharmaciens. Aux Etats-Unis la notoriété de son produit est immense et déjà, sur place, les Coca-bola et autres Coca Coffee accaparaient un petit bout du marché. Avec dans sa poche, des attestations des présidents Ulysses S. Grant et William McKinley, Mariani se souciait peu des contrefacteurs qui d’ailleurs, disparaissaient aussi vite qu’ils étaient apparus. Ce ne sera pas le cas d’un confrère de la toute petite bourgade qu’était l’Atlanta(11) de l’époque, John Styth Pemberton qui vivotait des ventes d’un sirop pour la toux et de pilules pour le foie. Le succès du Vin Mariani, le décide à emboîter le pas du Frenchman, mais au lieu d’une décoction déjà prête, il fit un sirop que les clients pouvaient diluer dans de l’eau. Il utilisa du vin pour faire macérer ses feuilles ce qui fit passer la cocaïne dans le sirop avec des effets encore améliorés par la caféine de la noix de cola. Il baptisa son produit, French wine of Cola, doublement proche du Vin Mariani Le sous-titre Brain Tonic, stimulant les forces intellectuelles et physiques rappelait la réclame du Français dans les supports américains. L’Atlanta Journal du 29 mai 1886 a la première annonce de Coca Cola, goutte d’eau comparée à l’océan d’annonces du Vin Mariani. Mais un mois plus tard, Atlanta devint la première ville qui adopta la prohibition et Pemberton dut retirer l’alcool et supprimer le qualificatif French wine. Il garda par contre, l’appellation, Brain Tonic et vendit son sirop au verre, avec l'eau pétillante de la fontaine à Soda d’un voisin pharmacien, ce qui fit grimper les ventes jusqu'à... treize verres par jour !

L'état de santé de Pemberton l’obligea à céder la formule de son sirop à Asa Candler qui tourna le dos aux aspects médicinaux pour en faire une boisson rafraîchissante avec le slogan Delicious and Refreshing (1889). Quand la cocaïne fut interdite, Coca Cola ne pouvait pas supporter des allusions sur les dangers éventuels de ses produits en matière de dépendance aux drogues. Il y eût des analyses mais la teneur en cocaïne était faible car déjà la feuille de coca mastiquée lâchait fort peu de cocaïne et encore moins si la macération se faisait sans la triturer. Ces faibles doses faisaient que le passage de la cocaïne dans le sang était minime et qu’il était hors de propos d’en comparer les effets avec une absorption massive. Néanmoins les journalistes de l'Atlanta Constitution posèrent la question en première page, de savoir si Coca Cola ne conduisait pas à la "cocaine addiction". C’était intolérable pour la direction de "la boisson la plus saine que le monde ait jamais eue". En 1901, le fournisseur, Schafer Alkaloid Co de New Jersey était prié de "décocaïniser" les feuilles de coca commandées.
Pendant ce temps Ange Mariani se diversifie dans toute une gamme de produits à base de feuilles de coca… des pastilles, des thés et autres infusions. Son obsession va déborder du cadre de la vie professionnelle et la maison qu’il fait construire aura des rappels décoratifs de la feuille de coca qui a fait sa fortune… sur ses tapis, ses rideaux, ses tentures et même ses meubles. Mariani s’éteint en 1914 alors que depuis quatre ans, son vin ne contenait plus de traces de cocaïne. On le trouvera en pharmacie jusqu’en 1963 sous le nom de "tonique Mariani" avec un piètre succès. L’époque où l’on constatait que ceux qui buvaient un verre ou deux de ce breuvage magique, avaient "une sensation d’euphorie ou de bien être, de facilitation relationnelle, de multiplication des idées, de meilleure compréhension des problèmes de réflexes aiguisés"(12) est passée. Ange Mariani ne sera pas là pour voir l’immense empire bâti par les successeurs de l’apothicaire d’Atlanta qui s’était inspiré de sa formule.
La résistance des Français à Coca Cola
A l’aube de l’an 2000 en effet, Coca Cola devenue une entreprise géante, gérait plus de 160 boissons différentes dans deux cents pays. Chaque Allemand consomme 201 unités(13) de Coca Cola par an, et chaque Américain en ingurgite 363. Le climat explique qu’un Mexicain en boive 321 unités mais n’explique pas les 184 unités du Canadien. Seule ombre à ce tableau mirifique, les Français en consomment seulement 70 unités, soit à peine, quatorze litres par an. Le slogan "There’s nothing like Coke" ne s’applique donc pas à la France ce qui reste aux yeux des dirigeants de la firme d’Atlanta, inexplicable. Les Français ingrats, oubliant le rôle joué par les Américains dans la libération de leur pays, boycottaient le Coca Cola. Pourtant c’étaient les G.I.’s qui avaient libéré la France, qui se désaltéraient au Coca Cola entre deux coups de feu. Partout où se battaient des soldats américains, l’entreprise d’Atlanta avait implanté des usines d’embouteillage qui ont été vendues à un réseau de franchisés dès la fin de la guerre. "Le journal L'Humanité ouvre le feu en accusant la petite bouteille de contenir une drogue susceptible de provoquer la dépendance(14). Assertion amplifiée à l'Assemblée Nationale(15) (…) qui demande à connaître les composants secrets du breuvage. (…) La presse communiste parle de Coca colonisation de la France, et voit se profiler derrière chaque vendeur de la société, l'ombre du Département d'Etat"(16). Les Américains, sous la pression de la firme d’Atlanta, firent intervenir leur ambassadeur à Paris qui dit au premier ministre de l’époque qu’il était intolérable de laisser se perpétuer l’anti-américanisme au travers du rejet de la boisson rafraîchissante qu’était Coca Cola. Un an après, la fièvre retomba et Coca Cola, cette eau sucrée et colorée pour 99 % de son contenu, commença doucement sa carrière française(17).
Une deuxième tentative pour juguler ce boycott fut entreprise en 1986. Un des meilleurs manager d’Atlanta débarqua en France avec, en poche, des fonds illimités pour moderniser la production et le commercial. Il met en place des machines à distribuer réfrigérées afin que chaque Français ait n’importe où, une boisson prête à boire. Lieux privés, voies publiques, centres commerciaux, administrations, petites boutiques… tout est investi. Personne ne peut se rendre d’un point à un autre, sans rencontrer les distributeurs à la marque Coca Cola. Mais c’était sans compter sur la réaction des cafetiers pour qui ces machines étaient une concurrence d’autant plus déloyale que les prix des bouteilles étaient inférieurs à celles qu’ils vendaient. C’était aussi sans compter sur le vote de divers conseils municipaux interdisant que l’on mette les boites rouges fussent-elles réfrigérées n’importe où dans les rues de la ville. La résistance du consommateur français ne faiblit pas non plus. Les sondages indiquent de petits progrès chez ceux qui aiment le goût du Coca mais les 61% des Français(18) qui en 1953 n’aimaient "pas du tout", s’effritent à peine. Décidément, pour les Français, la Coke n’est pas "the real thing" et le manager repart à Atlanta bredouille.
On revient une troisième fois à la charge à Atlanta avec l’idée de faire boire aux Français une boisson ayant un autre goût car la deuxième place du marché est verrouillée par un concurrent local, Orangina. En faisant l’acquisition de cette "petite" marque française, on allait en finir avec la résistance intolérable que les Français opposaient à la pause rafraîchissante. Le possesseur de la marque Orangina reçoit une offre plus que généreuse mais s’agissant d’un investissement étranger, il faut demander l’autorisation au ministère de l’économie. En septembre 1998, le dit ministère met son veto à la transaction. Pour contrer un ministre des finances qui voit "d'un mauvais œil que le méchant soda noirâtre de l'oncle Sam mette la main sur la petite bouteille blonde et ronde qui fait notre fierté nationale"(19) on introduit un recours auprès du Conseil d’état, mais cette haute juridiction statua dans le même sens en avril 1999. Décidément, la France se complaisait dans sa position d’exception et le confirmait par un affront à la World Company.
Il y a sans doute quelque chose de culturel dans ce refus des Français. Il y a peut-être aussi un goût ancestral de choses fort éloignées du goût de cette boisson. Il y a sans doute un peu de l’habitude de boire du vin… Mais tout cela n’explique que partiellement les échecs des Américains pour faire boire leur soda favori. Est-il impossible d’imaginer qu’un jour, un psychanalyste en quête de notoriété, expliquera les obstacles à l’implantation de Coca Cola au lendemain de la guerre, le refus de vendre Orangina à la World Company et plus généralement, le faible niveau de consommation du breuvage en France par une sorte d’inconscient collectif voulant réparer l’injustice faite par l’Américain Pemberton au Français Mariani en le plagiant et de surcroît, en réussissant mieux que lui ??
Maurice Bensoussan
1 Luc Rosenzweig, Le Monde, 23 août 1999 qui cite Henry Hobhouse auteur de Seeds of change, Harper & Row.
2 Par exemple, la Grande Chartreuse (menthe, mélisse, muscade, angélique, miel et bourgeon de sapin) et la Bénédictine.
3 Maurice des Ombiaux - Le Nobiliaire des eaux-de-vie et liqueurs de France - J. Dorbon ainé, Paris 1927.
4 Ghozland-Dabernat, Pub & pilules, Toulouse - Milan 1988
5 Par exemple, Saint Raphaël Quinquina et autres Chinoto italiens servis avant les repas comme apéritifs.
6 On part pour faire du vermouth, du vin aromatisé de plusieurs plantes et on le mute d’où un degré d’alcool élevé. Ce n’est pas au sens strict un vin herbé car il subit tellement d’additions et de manipulations qu’il cesse d’être reconnaissable comme produit de la vigne (Alexis Lichine, Encyclopédie des vins et des alcools). Les vermouths français (Noilly Prat) sont plus secs que les italiens (avec des exceptions). Le vermouth de Chambéry, très sec, est protégé par une A.O.C.
7 L’élixir médicinal d'absinthe va donner l’idée d'en faire une boisson, l'absinthe produite en grandes quantités (360 000 hectolitres 1910). A la suite de son interdiction en 1915, l'absinthe va donner naissance aux apéritifs anisés.
8 Cet ensemble plus ou moins bien équilibré fera la caractéristique des amers de la Suze et d’Avèze
9 Joseph de Acosta, Histoire naturelle et morale des Indes occidentales, 1589.
10 Mariani ressembla les témoignages de deux papes, seize souverains, des artistes et d’autres auteurs célèbres dans quatorze albums datés de 1891 à 1913, conservés à la British Library de Londres.
11 Atlanta était née du croisement à cet endroit des lignes de trains New York/New Orleans et Chicago/Miami.
12 Denis Richard, La coca et la cocaïne, Editions Que sais-je ? 1994
13 Unité équivalente au contenu d’une bouteille de 22.6 centilitres.
14 L’humanité avait-elle raison avec retard ? A l’origine, la boisson contenait de la cocaïne (commande, fin 1800 pour 21 000 livres de feuilles de Coca - note interne : un quart de livre de feuilles de Coca par gallon de sirop.
15 Dans sa réunion du 28 février 1950.
16 Maurice Bensoussan, Le ketchup et le gratin, Editions Assouline 1999.
17 Il y eut avant la guerre de 39, de petites ventes en France. Dans d’autres pays européens aussi. L’Allemagne du troisième Reich adopta la boisson et 5 millions de caisses de concentré furent vendues en 1939.
18 L a revue Sondages n°2, 1953.
19 Selon les avocats français de la firme d’Atlanta.
Vos commentaires
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07 06 2008 - 10:23 par SBORGNANERA
passionnant !
je ne savais pas qu'on était à 70u/an si loin derriere les autres (ce qui pour une fois est plutot bon signe)
merci pat' et bon wïk 09 06 2008 - 10:29 par Chrisos
Certains Corses prétendent que Christophe Colomb, qui a découvert l'Amérique, est de Calvi...
le Coca cola, c'est du sucre liquide, je ne vois pas vraiment l'intérêt de cette boisson.
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